Tadej Pogačar peut plier la plupart des courses à sa volonté grâce à sa seule puissance. Milan San Remo continue toutefois de lui résister, car l’épreuve récompense la patience, le sang-froid et la capacité à choisir le bon moment. Vincenzo Nibali estime que c’est là que Mathieu van der Poel possède un avantage, et que l’approche habituelle de Pogačar ne suffit pas toujours sur la Via Roma.

Le point de départ de Nibali est la vitesse accrue du cyclisme moderne. À notre époque, on courait à une moyenne de 42 km/h. Aujourd’hui, c’est 47, explique-t-il. Ces cinq kilomètres ne tiennent pas seulement à l’entraînement. Ils concernent tout le package de la course : le vélo, le cintre, la selle, la tige de selle, les roues, les chaussures, les chaussettes, le cuissard. Tout est plus performant.
La conséquence, c’est un peloton qui se reforme très vite et laisse moins de place aux coups de loin. Pour attaquer quand le groupe roule à 45, il faut passer à 50. Le niveau est plus élevé et il faut tenir cette vitesse plus longtemps, parce que le peloton ne te laisse plus partir.
Ce contexte est essentiel, car l’idée de Pogačar à San Remo est claire : durcir suffisamment le Poggio pour faire exploser la course. Nibali reconnaît que Pogačar est l’un des rares capables d’essayer. L’exception, c’est Pogačar. Il a une explosivité remarquable, puis il se cale dans son rythme et met tout le monde dans le rouge, dit-il. Et quand on est dans le rouge, il faut beaucoup de temps pour récupérer.
Là où Nibali trace une limite, c’est quand la course devient un duel. Pogačar court souvent comme si le mouvement le plus fort était forcément le mouvement gagnant. Toutes les courses qu’il gagne, il les gagne à la force, pas tactiquement, observe Nibali. Il attaque parce qu’il est plus fort. Mais qui gagne avec ruse et tactique ? Van der Poel.
Ce contraste est au cœur de la lecture de Nibali sur Milan San Remo. Peut-être sa limite, si l’on peut parler de limite, c’est qu’il pense pouvoir tout gérer à la force, poursuit-il. Regardez Milan–San Remo : il essaie de lâcher tout le monde dans la montée, sans envisager la possibilité de gagner comme je l’ai fait, dans la descente.
Nibali connaît ce parcours mieux que quiconque, et il sait à quelle vitesse San Remo peut basculer. Sa victoire en 2018 est venue d’une attaque sur le Poggio, puis du vrai travail dans la descente, où l’hésitation derrière vaut plus que des watts devant.
Face à Van der Poel, ces petits moments comptent encore davantage. Nibali se remémore l’échange clé sur le Poggio. Quand Pogačar a attaqué et que Van der Poel l’a gardé en ligne de mire, j’ai immédiatement dit que si Tadej n’était pas prudent, l’autre allait contre-attaquer et le laisser sur place », se souvient-il. « Une seconde plus tard, c’est exactement ce qui s’est passé.
Pogačar a réussi à revenir après la contre-attaque, mais pour Nibali, cette séquence reste le moment où l’équilibre a basculé. À mon avis, il a perdu Milan San Remo à cet instant précis.
Ensuite, Van der Poel a fait ce qu’il sait si bien faire à San Remo. Il est resté calme au sommet, a mesuré la situation et a gardé le contrôle jusqu’à San Remo. Nibali voit aussi dans le sprint une autre preuve de savoir-faire, géré comme quelqu’un qui sait exactement comment se comporter dans ces situations.
Pogačar reviendra, car il ne laisse jamais une course comme celle-ci sans réponse. Le message de Nibali est simplement que San Remo ne se décide pas toujours à l’attaque la plus dure, même quand, sur le moment, tout donne cette impression.














